Le gaélique et l’identité écossaise

De l’extérieur, on pourrait croire que le gaélique écossais est l’un des symboles de l’Écosse. Vu de l’étranger, il est en effet difficile de ne pas l’associer aux kilts, au haggis ou à la cornemuse.

Pourtant rien n’est plus faux. « Kilt » est un mot scandinave. « Haggis » est un mot français. Quant à la cornemuse, les Égyptiens n’ont pas attendu les Gaels pour en jouer.

En Écosse, il n’est donc pas surprenant, même si cela peut sembler injuste, que de nombreux Écossais contestent la légitimité du gâlic en tant que « langue de l’Écosse ».

Cette contestation s’est faite plus virulente dernièrement, à cause des questions identitaires que le Brexit et les velléités indépendantistes écossaises soulèvent.

Cela dit, elle était déjà très visible dès 2010.

La signalisation bilingue

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Titre: “Sauver une langue est une chose, mais que l’Écosse se gaélicise m’attriste”. Sous-titre: “Le gaélique est une langue ‘nationale’ : on le voit partout. Dommage qu’on ne puisse pas en dire autant de ses locuteurs”). Trouvé dans le Guardian, 11 décembre 2010 [note: sign signifie à la fois “signe” et “panneau”, ce qui est le sujet de l’article]

En effet, en mars 2009, le Highland Council, l’autorité administrative de la région des Highlands, avait demandé au ministre des Transports du gouvernement écossais que des panneaux de signalisation bilingues (anglais et gâlic) soient aussi installés sur les routes principales.

Le gouvernement avait accepté que des panneaux soient installés sur les routes desservant les ports ferry des Hébrides, mais que leur impact sur la sécurité routière soit évalué afin d’établir s’ils pouvaient être la cause d’une augmentation des accidents.

(Cette prudence du gouvernement écossais est totalement hypocrite, puisque dans de nombreux pays, comme l’Irlande, la signalisation bilingue existe déjà et n’a pas causé plus d’accidents).

“Nos” racines et “notre” culture

La signalisation bilingue a fait couler beaucoup d’encre. De nombreux articles similaires à celui mentionné ci-dessus ont été publiés dans la presse écossaise et britannique.

On y trouvait toujours le même ton aigri et les mêmes clichés, à savoir que le gâlic serait une langue du passé, rurale, qui n’a pas sa place dans la Grande-Bretagne urbaine moderne, que sa protection coûte cher au contribuable (“de l’argent que l’on pourrait investir dans les hôpitaux et dans les écoles”), qu’il serait plus utile d’enseigner d’autres langues aux enfants (“comme le chinois ou l’arabe”), que le polonais est plus parlé en Écosse que ne l’est le gâlic, etc.

Emily McEwan-Fujita, du blog Gaelic Revitalization, en a même dressé une liste pour en faire un jeu : le loto anti-gâlic.

Mais le cliché qui m’intéresse ici, est celui qui consiste à affirmer, comme beaucoup d’Écossais, qu’on n’a aucun ancêtre gael et que par conséquent, le gâlic ne fait partie ni de “nos” racines, ni de “notre” culture.

Ce dernier argument est souvent avancé par certains locuteurs du scots, ce qui est d’ailleurs le cas de l’auteur mentionné plus haut:

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“Des langues minoritaires de ce royaume particulier, je peux comprendre le scots et le scots d’Ulster […] me souvenir des mots et des expressions que mes parents et grands-parents utilisaient […] je pourrais peut-être même parler le premier […] Jusqu’où faudrait-il que je remonte pour me découvrir un ancêtre qui parlait gâlic? […] peut-être jamais.”

Diviser pour mieux régner

Cette jalousie peut générer des conflits linguistiques entre locuteurs du scots et locuteurs du gâlic, ce qui, comme toujours, profite à la suprématie de l’anglais. Διαίρει καὶ βασίλευε disaient les Grecs: il faut diviser pour régner.

Le climat politique actuel, entre particulier la question du Brexit, est propice à la division.

En effet, contrairement à ce qu’on a pu voir en Angleterre, toutes les circonscriptions écossaises se sont prononcées contre la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne. Ici, le score des pro-Brexit n’a atteint que 38 %.

La marche forcée imposée par le gouvernement britannique risque donc de renforcer le sentiment national écossais, terreau propice au conflit linguistique.

Les journalistes ne s’y sont d’ailleurs pas trompés et recommencent à souffler sur les braises. Il y a quelques jours, le Herald Scotland a publié un article visant clairement à souligner une prétendue supériorité de l’enseignement en gâlic, à l’aide d’un titre-choc:

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“Les enfants des écoles gaéliques lisent et écrivent mieux que ceux des autres écoles”

Les sources utilisées n’étaient pourtant pas claires. Par exemple, il n’était  pas précisé s’il s’agissait de leurs capacités de lecture et d’écriture en gâlic ou en anglais.

En revanche, l’auteur n’a pas manqué de citer une phrase du porte-parole du gouvernement écossais qui a dû hérissé le poil de plus d’un Écossais:

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[…] Nous sommes de fervents défenseurs du gaélique […] Le gaélique fait partie de notre identité et de notre culture […]

Pour ceux qui n’aiment pas le SNP, le Parti national écossais actuellement au gouvernement, et qui ne se reconnaissent pas dans la culture et la langue des Gaels, le raccourci a sans doute été immédiat:

Gâlic = langue nationaliste

Comme l’irlandais, le gâlic peut aussi être la victime d’une réaction au nationalisme (mais les unionistes ne sont-ils pas eux aussi, le fait d’un autre type de nationalisme?).

Le raccourci journalistique n’a pas manqué de produire son effet. Les réactions se sont vite fait entendre sur les réseaux sociaux et quatre jours plus tard le même journal publiait la réaction d’un de ses lecteurs:

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“Pourquoi, en ces temps de restrictions [budgétaires] dépensons-nous tellement dans l’enseignement du gaélique?”

(Note: preuve de l’ignorance de ce lecteur, les écoles gâliques n’ont pas pour but d’enseigner le gâlic, mais d’enseigner en gâlic: Foghlam tro Mheadhan na Gàidhlig signifie “enseignement par le biais du gâlic”).

Et sans surprise aucune, d’affirmer que 5,4 millions d’Écossais ne parlent pas gâlic, n’ont aucun ancêtre qui le parlait et que le gâlic n’a jamais été la langue dominante de l’Écosse :

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(Et au passage, de ressasser les clichés habituels sur le polonais, le cantonais ou la signalisation bilingue).

Le gâlic, langue de l’Écosse ?

1. Historiquement, non.

Le gâlic n’est pas la langue de l’Écosse, il est une langue de l’Écosse. La nuance réside dans l’usage de l’article indéfini.

Le gâlic n’est pas la seule langue endogène de l’Écosse encore vivante aujourd’hui. Il partage ce rôle avec d’autres langues, en particulier le scots.

Toutefois, il est faux d’affirmer que le gâlic n’a jamais été la langue dominante de l’Écosse.

On ne sait pas exactement combien de temps, ni l’étendue exacte de sa domination, mais on sait en revanche, qu’avec l’avènement du royaume de Dal Riata, le gâlic s’est progressivement imposé sur la plupart du territoire écossais, aux dépens d’autres langues, et que cette domination a duré plusieurs siècles.

Il ne faut pas se leurrer. Les Gaels n’étaient pas plus “gentils” que les Saxons.

2. Officiellement, non.

Le gâlic bénéficie d’un status spécial au Royaume-Uni, comparable à celui du gallois. Il est protégé par l’Achd na Gàidhlig (loi sur le gâlic), est utilisé comme langue d’enseignement dans les écoles GME et peut aussi être utilisé pour passer les tests de citoyenneté britannique.

Mais l’Achd na gàidhlig ne donne pas de statut officiel à la langue – il ne fait que définir un cadre juridique pour sa protection et sa promotion.

Dans les tribunaux par exemple, les droits de ses locuteurs sont virtuellement inexistants.

En effet, depuis 1982, (affaire Taylor contre Haughney), les plaideurs n’ont le droit de témoigner ou de plaider en gâlic, que s’ils sont incapables d’utiliser l’anglais.

Or ce cas est évidemment impossible puisque pendant très longtemps, les écoles britanniques ont banni l’usage du gâlic dans leur enceinte, souvent au moyen de punitions corporelles.

En effet, à l’heure actuelle, les seuls locuteurs natifs qui ne parlent pas anglais sont:

  1. Soit des Britanniques nés avant que la scolarisation ne devienne obligatoire (depuis 1872 en Écosse), c’est-à-dire des Britanniques morts ;
  2. Soit des locuteurs du gâlic qui auraient grandi dans un environnement moderne libre de toute influence anglophone, ce qui est possible en théorie, mais dans ce cas, on ne voit pas bien ce qu’ils feraient dans un tribunal britannique.

La réalité

On ne peut que se baser sur les données connues, notamment celles du gouvernement écossais et du gouvernement britannique.

Mais il est certaines réalités que l’on ne peut plus ignorer:

  1. Un pourcentage faible de Britanniques parlent gâlic et souhaitent continuer à le parler. Nier leur existence, c’est nier leur identité écossaise.
  2. En Écosse, les locuteurs du gâlic bénéficient de plus d’avantages linguistiques que les locuteurs du scots. C’est dommage pour le scots, mais ce n’est pas la faute du gâlic.
  3. Le bilinguisme, ou mieux encore, le multilinguisme a des effets bénéfiques sur les capacités cognitives de l’enfant.
  4. L’enseignement en gâlic ne crée une situation de bilinguisme que parce que la domination de l’anglais est écrasante en Écosse.
  5. Les sommes dépensées dans la promotion du gâlic sont minimes (voire nulles au regard des budgets alloués à la défense).

Il est certes injuste que le gâlic profite d’une renommée plus grande que le scots, mais le coupable est ailleurs. Ésope disait “qu’autant l’union fait la force, autant la discorde expose à une prompte défaite”.

Probablement parce que les Grecs étaient passés maîtres dans l’art de diviser les “barbares”.

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3 thoughts on “Le gaélique et l’identité écossaise

  1. Je ne suis pas d’accord que le gaélique n’est pas la langue de l’Écosse, à cause d’un seul fait. Ce n’est pas à dire que le Scots n’est pas une langue écossaise, mais c’est à dire que sans le gaélique et son culture et peuple différent des anglos-saxons, il n’y aurait pas été un pays qui s’appelle Écosse aujourd’hui.

    'S toil

    • Merci Steaphan.
      Je répète ce que je dis dans l’article : le gâlic n’est pas “la” langue de l’Écosse, il est “une” langue de l’Écosse. La nuance réside dans l’usage de l’article indéfini!!!
      Pourquoi exclure le scots ?
      Ce que je veux souligner, c’est qu’il existe une certaine jalousie vis-à-vis du gâlic de la part de ceux qui ne le parlent pas, notamment certains locuteurs du scots.
      Cette jalousie crée une division. C’est dommage, parce que cette division ne profite ni au gâlic ni au scots.
      En revanche, je constate que ni les locuteurs du gâlic, ni les locuteurs du scots ne remettent en cause la suprématie de l’anglais.
      Divide and rule as they say…

      'S toil

      • Je comprend ce que vous me dîtes et vous avez raison de dire que le Scots est une langue écossaise aujourd’hui , mais il paraît que vous n’avez pas compris l’essence de ce que j’essaie de dire. Je répète: sans le gaélique, sans les gens qui ont créé ce royaume il n’aurait pas été un pays écossais. Mais sans l’anglais de Northumberland qui est devenue le Scots depuis le 15ème siècle, il y aurait une Écosse toujours. C’est certain. L’origine du royaume écossais est la culture gaélique. C’est les gaels, qui s’appellait les écossais à l’époque par des autres autours d’eux, qui ont remplacés, à la création du royaume de l’Alba, les anglos de Northumberland dans les régions tels que Ayrshire ou Lanark aujourd’hui et c’est les gaëls qui ont créé le royaume de Alba qui s’appellait Écosse et Scotland etc dans les autres langues. Ce n’est pas une question de supériorité. Ce n’est qu’un fait. Donc, le gaélique écossais est la langue écossaise, et le Scots est une langue d’ Écosse, ça c’est la différence.

        'S toil

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