La Gaélie et les Gaulois

Les discours xénophobes montent en puissance. Pas seulement chez “nous”, mais chez les “autres” aussi. Face à cette situation, des questions inévitables reviennent nous hanter: l’identité nationale est elle soluble dans le néolibéralisme? Qu’est-que la “nation”? Qu’est-ce que la “mondialisation”? Peut-on devenir “citoyen du monde” quand on est “né quelque part”?

En septembre dernier, un ancien président français osait déclarer, au grand désarrois des minorités dont il prétendait dénoncer la “tyrannie”, que dès qu’on “devient français, on vit comme un Français et nos ancêtres sont les Gaulois”.

Or, comme nous allons le voir, on est toujours le “Gaulois” de quelqu’un, quelque soit notre nationalité. En effet, tout est affaire de perception.

Le nom d’un peuple n’est pas identitaire

L’ethnonymie, la toponymie et l’endonymie ne sont pas identiques dans toutes les langues. Je ne sais pas si ces différences affectent notre perception des étrangers, mais je ne me lasse ni d’apprendre les mots que chacun utilise ni de découvrir leurs significations et leurs étymologies.

Pour les Grecs, par exemple, les Français sont encore des “Gaulois” (Γάλλοι). En effet, la Grèce antique avait déjà des géographes.

Pour les Allemands, la France est le “Royaume franc” (Frankreich), ce qui assez injuste quand on sait Charlemagne (Karl der Große) tient une place aussi importante dans l’Histoire d’Allemagne que celle de France.

Et pour les francophones, l’Allemagne est le pays des Alamans, une confédération de tribus germaniques, alors que pour les Italophones, c’est la Germania, le pays des Germains au sens plus large.

Quant aux germanophones, eux-mêmes appellent l’Allemagne la “terre du peuple” : Deutschland vient du protogermanique *þeudō (“peuple”) qui a aussi donné le français “tudesque”.

Dans la plupart des langues européennes, en revanche, l’Angleterre est la “terre des Angles”: Eng-land en anglais et en allemand, Ingla-terra en espagnol, Inghil-terra en italien, et même Anglia en hongrois (langue pourtant réputée très spéciale).

Toutes ? Ce serait ignorer les langues gaéliques…

Les Saxons

Pour les Gaels, les Anglais sont des Sasannaich (singulier Sasannach), c’est-à-dire non pas des Angles, mais des Saxons, ce qui est sans doute plus proche de la réalité, puisque les Angles ont rapidement été évincés par leurs alliés saxons lors de leur conquête de la Bretagne romaine.

Les Saxons habitent d’ailleurs la Sasann (, Saxonie). Toutefois, leur langue n’est pas le saxon. Ces Saxons-là parlent la beurla () c’est-à-dire le “parler”, expression utilisée dans les langues gaéliques pour désigner la langue anglaise: beurla viendrait de beul (, la bouche).

Ériu

À peu de choses près, la déesse Ériu est aux Irlandais ce que Marianne est aux Français.

Elle a d’ailleurs donné son nom à l’Irlande, en gâlic aussi bien qu’en français: “Ir-lande” est la contraction de “Ériu” et du vieux norois land (“terre”).

Mais comme le nom français et le nom anglais, le nom gâlic Èirinn (, ou Éire en irlandais) est lui aussi ambigu et désigne à la fois l’entité politique (la république) et l’entité géographique (l’île). Contrairement à ce que certains affirment: l’Éire, c’est aussi l’irlande du Nord.

En gâlic, les Irlandais sont des Èireannaich (singulier Èireannach). Ils parlent le beurla, mais beaucoup parlent aussi le Gàidhlig na h-Èireann (, gâlic d’Irlande), c’est-à-dire l’irlandais (ou gaeilge en irlandais).

Les compatriotes

Le nom gâlic du pays de Galles est plus ou moins le même que celui du comté de Cumbria, dans le nord-ouest de l’Angleterre.

Rien d’étrange à cela puisque c’est aussi le toponyme que les Gallois utilisent: a’ Chuimrigh () est l’équivalent gâlic du gallois Cymru, mot hérité du briothannais (, brittonique) kombroges qui, paraît-il, signifie “compatriotes” (c’est aussi l’origine de “Cambrien”, la plus ancienne des six périodes géologiques du Paléozoïque).

Contrairement à l’Angleterre (Alba) ou à l’Irlande (Èirinn), le Pays de galles s’écrit avec l’article défini, comme la France: on dit a’ Chuimrigh et an Fhraing ().

Les Gallois sont donc des Cuimrich (singulier Cuimreach, ) et en plus de parler le beurla, certains d’entre eux parlent le Chuimris ().

L’Albion n’est ni perfide, ni anglaise

Le nom français de l’Écosse, tout comme l’anglais Scot-land, vient du latin Scotti, nom utilisé par les Romains pour désigner les Gaels d’Irlande qui vinrent s’établir de l’autre côté de la mer d’Irlande. Pour les Gaels, en revanche, tous les Gaels sont des Gaels et l’Écosse porte donc un autre nom.

En gâlic, on dit Alba (), sans article, pour désigner l’Écosse, et en irlandais, on dit Albain. D’après Alexander MacBain (An Etymological Dictionary of the Gaelic Language, 1896), il s’agit de la même racine grecque que la “perfide Albion” que nous évoquons parfois en français.

alba

Certains pensent que le nom que Ptolémée avait donné à la Grande-Bretagne proviendrait de Αλεβίων (“Alebion”), nom d’un géant, fils de Poséidon, qui aurait attaqué Heracles alors qu’il passait par là. D’autres évoquent la blancheur des falaises de Douvres, qui aurait marqué les premiers explorateurs grecs.

Quoi qu’il en soit, les habitants de l’Écosse sont des Albannaich (singulier Albannach), mais ils se déchirent souvent pour savoir quelle est “leur” langue: est-ce l’anglais, le scots ou le gâlic?

La Gaélie et les Gaulois

Le français a emprunté à l’anglais les concepts de Highlands (“terres hautes”) et de Lowlands (“terres basses”), pour faire la différence entre la partie montagneuse de l’Écosse et les terres du sud, plus fertiles.

Cette conception n’existe pas en gâlic. Pour les Gaels, il y a la Gaélie, c’est-à-dire le pays des Gaels, la Gàidhealtachd ().

Ce concept désigne aussi les endroits où l’on parle gâlic. C’est pourquoi la Gàidhealtachd comprend aussi les Hébrides, qui ne sont pas des hautes terres écossaises.

Son équivalent irlandais est d’ailleurs la Gaeltacht, mot qui a pris aujourd’hui un sens plus particulier en anglais puisque depuis 1926, en Irlande, certaines parties de la Gaeltacht ont le statut officiel de “gaeltacht” (en anglais dans le texte).

En revanche, pour les Gaels écossais, les Lowlands sont littéralement un pays étranger: a’ Ghalldachd (), c’est le pays des Goill (singulier Gall (). Le mot peut désigner autant un Écossais des Lowlands qu’un Anglais, voire même un étranger.

D’après Alexander MacBain, le mot Gall viendrait soit du latin Gallus, les Gaulois étant les “premiers” à avoir visité la Gaélie à l’époque romaine, soit de *gallo-s (“étranger”):

Gall.png

Mais là où l’étymologie de Gall devient intéressante, c’est quand on la compare à celle de l’anglais Welch (gallois). Ce mot est issu des variations dialectales du vieil anglais: Wielisc, Wylisc (saxon de l’ouest), Welisc, Wælisc (angle et kentish), qui pouvaient signifer 1.”étranger” 2.”Breton non anglo-saxon” (de Grande-Bretagne) 3. “cerf” ou “serviteur” 4. “gallois”.

Le mot trouverait son origine dans le germanique Walh, mot qui pour les envahisseurs saxons désignait les Celtes, les Bretons (de Grande-Bretagne), les Gallois et par extension, tous les peuples étrangers non germaniques.

De même, les Francs de Clovis, tribu d’origine germanique, qualifiaient de Gaulois, c’est-à-dire d’étrangers, les autres habitants avec qui ils partageaient le territoire sur lequel ils s’étaient établis. C’est ce même territoire que les francophones actuels nomment aujourd’hui la France.

On est toujours le Gaulois de quelqu’un.

🙂

 

 

 

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