Tha mi sgìth, un chant vieux comme le monde

Tha mi sgìth ’s mi leam fhìn est un chant traditionnel gâlic des Hébrides, qui paraît-il, raconte le désespoir d’une fée.

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Il existerait de nombreuses variantes de cette histoire, mais les  bretonnants les plus babelouses d’entre vous en connaissent probablement cette version:

 

Le désespoir d’une fée lesbienne?

Il existe une page Wikipédia francophone consacrée à Tha mi sgìth, mais visiblement, ses auteurs se sont bornés à référencer le premier résultat que leur proposait Google et à en repomper le contenu.

D’après le site d’un certain Stéphane Béguinot, “la version principale raconte l’histoire d’une jeune fille qui récolte des fougères sur une colline et y rencontre une fée”:

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Les explications des wikipédiens francophones.

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Les explications de Stéphane Béguinot

Il s’agirait donc d’une histoire d’amour entre une fée et une jeune fille.

Je ne sais pas vous, mais moi, quand je suis tombé sur ces explications, j’ai trouvé ça plutôt cool. Vous rendez-vous compte? Y-a pas qu’à Lesbos qu’on célébrait le saphisme, les Celtes aussi chantaient des chansons d’amours lesbiennes!9e34d9e3d17a0e220311327506f3eb74

Les celtisant(e)s les plus féministo-triskellistes parmi vous savent d’ailleurs très bien que “contrairement à nous, les Celtes étaient plus ouverts d’esprit. D’ailleurs, ils avaient les Brehon Laws, Gráinne Ní Mháille, des femmes chefs de clans…”

Oui, mais minute celtillon! De quelle genre de fée s’agit-il? Est-ce qu’on peut faire confiance au site de Stéphane Béguinot?

C’est une référence suffisante pour les wikipédiens francophones, soit, mais pour nous autres, authentiques celtisants qui aimons retrouver la saveur pure de nos racines fumées à la tourbière des Hébrides, n’est-il pas un peu léger?

Après tout, il ne comporte que le refrain et un seul couplet de cette chanson traditionnelle gâlique, alors que les traductions anglaise et française qu’il propose sont visiblement plus longues.

En plus, nous autres, fidèles gardiens d’un vrai celticisme canonique ancestral transmis de bouche à oreille de druide depuis des générations, nous avons la chance de parler anglais.

Du coup, nous pouvons lire les explications que proposent le site learngaelic.net (qui s’y connaît quand même un peu plus en gâlic que Stéphane Béguinot et qui d’ailleurs présente une version gâlique beaucoup plus longue que la sienne) et constater qu’elles ressemblent étrangement à celle de Stéphane Béguinot:

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Les explications de learngaelic.net

Sa chanson à lui

Je n’irai pas jusqu’à parler de plagiat, d’autant que pour learngaelic.net, il n’est pas question d’une fée mais d’un fairy:

His song mourns the situation” nous explique le site de leangaelic.net

Je précise pour ceux d’entre vous, celtes de sang ou de coeur qui vivez votre celtitude en conscience et qui avez la chance de ne pas comprendre la langue du tyran Henri VIII, que dans cette langue, l’article possessif (ici “his”) nous renseigne sur le sexe du possesseur, et que par conséquent, pour leangaelic.net, la fée en question est nécessairement de sexe masculin.

eca061fc-481c-11e5-_962436jRappelons en effet que les fairies ne sont pas nécessairement des femmes (ce qui explique sans doute le caractère viril des Nac Mac Feegle de Terry Pratchett…).

Du coup, la relation amoureuse dont se languissent les paroles de Tha mi sgìth prend une tournure beaucoup plus hétérosexuelle (et beaucoup moins kinky).

Faut-il en conclure que Stéphane Béguinot a traduit les explications de learngaelic.net un peu, disons, “hâtivement” ou plutôt que chacun est libre et que c’est chez learngaelic.net qu’on est un peu coincé de la vulve?

Autre explication possible, learngaelic.net se laisse aller à une interprétation très anglaise (et donc très coincée de la vulve) du texte de la chanson. En effet, les fairies n’ont pas grand-chose à voir avec la mythologie gâlique. Tout au plus s’inspirent-ils un peu de la mythologie des Britons, au demeurant différente de celle des Gaels.

En effet, d’après les wikipédiens anglophones, le concept de “fairy” dans son sens restreint est particulier au folklore anglais, associant les elfs germaniques aux influences des folklores celtes (breton et gallois) et latin (français). L’anglais “fairy” proviendrait d’ailleurs du vieux français “faerie” qui nous a donné “féerie” et “féérique”.

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Mais si ce terme anglais trouve ses origines dans le celticisme britannique, on se demande pourquoi learngaelic l’applique à un chant celte gaélique. Je m’interroge, quid? WTF? Ouaye? Carson()?

Ajoutons enfin qu’en anglais, “fairy” pourrait désigner un homme homosexuel efféminé (usage familier), mais que pour learngaelic, cette hypothèse est hors de question puisque l’être aimé est une “beautiful girl”.

Et si on jetait un oeil aux paroles?

Oui, parce que bon, c’est bien beau tous ces discours sur l’origine et le sens des mots anglais, mais le sujet de ce billet, à la base, c’est quand même une chanson gâlique, non?
Voici donc les paroles en gâlic, avec ma modeste tentative de traduction:

 

pRefrain

Tha mi sgìth ’s mi leam fhìn,
Buain na rainich, buain na rainich,
Tha mi sgìth ’s mi leam fhìn,
Buain na rainich daonnan.

 

Je suis fatigué(e) et tout(e) seul(e)!
Coupant les fougères, coupant les fougères!
Je suis fatigué(e) et tout(e) seul(e)!
Coupant les fougères sans relâche!

Premier couplet

‘S tric a bha mi fhìn ’s mo leannan,
Anns a’ ghleannan cheòthar,
‘G èisteachd còisir bhinn an doire.
Seinn sa choille dhòmhail!

 

Nous écoutions souvent, moi-même et mon amour,
Dans les vallées brumeuses,
Le chant mélodieux des bosquets.
Chante dans l’épaisse forêt!

Second couplet

O nam faicinn thu a’ tighinn,
Ruithinn dhol nad chòdhail!
Ach mur tig thu ’n seo gam shireadh,
Ciamar thilleas dòchas?

 

Oh en te voyant venir,
J’accourrais à ta rencontre!
Mais à moins que tu ne viennes ici me chercher,
Comment l’espoir reviendrait-il?

Troisième couplet

Cùl an tomain, bràigh an tomain,
Cùl an tomain bhòidheach,
Cùl an tomain, bràigh an tomain,
H-uile là nam ònar.

 

Derrière la butte, en haut de la butte,
Derrière la jolie butte
Derrière la butte, en haut de la butte,
Toute la journée seul(e).

Quatrième couplet

Anns an t-sìthean, o, gur sgìth mi,
‘S tric mo chridh ga leònadh,
Nuair bhios càch a’ seinn nan luinneag,
Cha dèan mis’ ach crònan.

 

Dans la colline, oh, que je suis fatigué,
Souvent, mon coeur souffre,
Quand les autres chantent en travaillant,
Je ne fais que murmurer.

Conclusions

Il est impossible de déterminer le sexe de la personne qui chante (ni son orientation sexuelle).

Les indices traditionnels qui auraient éventuellement pu nous y aider, comme l’usage d’un pronom féminin ou l’accord d’un qualificatif sont inexistants.

Le seul indice dont nous disposions est l’emploi du terme “leannan” (), au premier couplet.

D’après le dictionnaire Faclair Gàidhlìg air son nan sgoiltean : le dealbhan, agus a h-uile facal anns na faclairean Gàidhlig eile (Edward Dwelly, 1902, éditions E. Macdonald & co, page 576), il s’agissait d’un terme amoureux pouvant s’appliquer à une maîtresse, à une concubine ou à une personne bien-aimée, c’est-à-dire à une femme:

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“spouse”, “lover”, “sweetheart”, “darling”, etc. sont unisexe. En revanche “mistress et “concubine” sont des termes exclusivement féminins.

On peut donc, sans trop s’avancer, supposer que l’amoureux manquant est une amoureuse, mais cela ne nous renseigne aucunement sur le sexe de la personne qui se lamente, ni d’ailleurs sur sa nature humaine ou féérique.

Il n’est même pas sûr qu’il s’agisse d’une histoire de fée.

Certes, d’après le même dictionnaire, le terme “leannan-sìth” signifie “fairy-sweetheart” (cherchez “L-sìth” dans la même entrée), et le terme “sìthean”, formé sur la même racine, est mentionné au quatrième couplet, ce qui forme, admettons-le, un champ lexical.

Toutefois, la chanson ne mentionne qu’un simple “leannan”.

L’ambiguïté provient d’ailleurs sans doute de ce “sìthean” () du quatrième couplet, qui désigne l’endroit où le narrateur récolte ses fougères avec d’autres protagonistes, qui eux-aussi chantent, mais des chants qui rythment leur tâche : le “luinneag” () désignant autant une berceuse qu’une “working song”.

Toujours d’après le Faclair Gàidhlìg air son nan sgoiltean (page 846), le sìthean a plusieurs sens. Ce terme sert à désigner:

  1. une petite butte
  2. un fairy hill
  3. ou plus rarement, une grande colline ronde:

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Voilà donc sans doute d’où provient le fairy des explications qu’on nous donne.

Okay, mais c’est quoi un fairy hill?

Bonne question. Je l’ai d’ailleurs posée il y a déjà 20 ans de cela, à mon beau-père, qui est irlandais et qui a deux fairy hills dans ces prés.

En anglais, un fairy hill désigne les restes archéologiques d’un fort circulaire de la civilisation celtique de la fin de l’âge du fer. Ils sont présents partout en Irlande et en Écosse.

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Restes d’un fort de l’âge de fer, situé au sommet de Wester Craiglockhart Hill, à Édimbourg.

Surmontés de palissades de bois, ces aménagements en talus servaient d’enceintes fortifiées. Les constructions, principalement en bois n’ayant pas résisté au temps,  il ne nous reste aujourd’hui que les fondations, recouvertes bien souvent d’une épaisse végétation.

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Un fairy hill dans le comté de Clare, en Irlande

Mais leur forme circulaire reste souvent perceptible. Or elle n’est pas naturelle dans le paysage, ce qui explique pourquoi les Gaels du Moyen-âge leur attribuaient une explication surnaturelle: dans leur mythologie, ces forts préhistoriques étaient des portes donnant sur le monde magique de leurs ancêtres.

S’il l’on admet que le “sìthean” de la chanson Tha mi sgìth soit un fort préhistorique, il  faut aussi lui attribuer une dimension magique.

Mais ce serait ignorer la superstition gaélique!

En effet, si les Irlandais et les Écossais laissent la végétation pousser sur leurs fairy hills, c’est parce qu’ils croient que la couper leur porterait malheur. Aucun Gael digne de ce nom ne se risquerait à récolter des fougères sur un fairy hill!

Voilà probablement pourquoi il faut que le narrateur (ou la narratrice) soit lui-même un être féérique: seul un fairy ne craindrait pas de récolter des fougères sur un fairy hill.

Cela dit, une question me turlupine et je suis sûr qu’elle ne vous pas échappé non plus: que n’utilise-t-il pas ses super pouvoirs pour récupérer sa bien-aimée?

Surtout, pourquoi un fairy s’abaisse-t-il à une tâche aussi basse que celle de ramasser des fougères, qui d’ailleurs ne servent qu’à des usages essentiellement humains, du moins d’après Stéphane Béguinot et ses copains wikipédiens:

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Personnellement, je ne crois pas du tout à cette histoire de fées…

Je crois que Tha mi sgìth est un chant de travail.

C’est l’histoire habituelle d’un adolescent qu’on oblige à travailler pendant les plus beaux mois de l’année, alors qu’il préférerait passer du bon temps dans les bois avec sa dulcinée.

D’ailleurs, “Buain” () pourrait tout aussi bien être un impératif.

Learngaelic le traduit comme un gérondif et l’interprète comme si c’était la même personne qui chantait, mais on peut très bien imaginer le Choeur, répondant à Pâris qui se languit d’Hélène (ou Achille, se languissant de Patrocle):

Pâris: Je suis fatigué et tout seul!
Le Choeur: Coupe les fougères! Coupe les fougères!
Pâris: Je suis fatigué et tout seul!
Le Choeur: Oui, mais t’arrête pas, coupe donc ces fichues fougères!

Ou dans un registre plus moderne, Carrie Bradshaw se languissant de Mr Big:

Carrie Bradshaw (devant son ordinateur): Je suis fatiguée et toute seule…
Samantha Jones, Charlotte York et Miranda Hobbes (en voix off, au téléphone ou sur les réseaux sociaux): Écris ta chronique! Écris ta chronique!
Carrie: Je suis fatiguée et toute seule…
Samantha, Charlotte et Miranda: ben justement, dis-le dans ta chronique!

Bref, une histoire vieille comme le monde…

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2 thoughts on “Tha mi sgìth, un chant vieux comme le monde

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